Un cas à part, mais plus libre?
Lardellier, professeur de sciences de la communication à l'université de Bourgogne, cite un des jeunes qu'il a interviewé : « Être joignable 24 heures sur 24, cela provoque un manque de liberté. Et si on ne répond pas, si on ne rappelle pas, en plus, ça engendre des conflits. » (Lardellier, 2006)
Je partage entièrement ce point de vue. C'est d'abord et avant tout en raison de cette restriction de liberté que je ne possède pas (encore!) de téléphone mobile. J'appartiens donc à cette catégorie d'animaux rares dépourvus de cet outil si « indispensable » aux yeux de certains. Cela explique peut-être pourquoi certaines entreprises de télécommunication me pourchassent autant... Je ne veux pas alimenter la cohue de sonneries téléphoniques de la faune de cette jungle urbaine, branchée en permanence à leur téléphone portable.
Selon moi, les téléphones portables, ou cellulaires en bon québécois, soumettent leurs utilisateurs à une dépendance absolue et le transforment ainsi en esclave, et ce, pour de maintes raisons, dont les suivantes :
- Les entreprises de télécommunication offrent des forfaits alléchants auxquels nous devenons prisonniers;
- Le téléphone cellulaire oblige ceux qui les possèdent à être joignables en tout temps;
- Plusieurs études ont démontré que le cellulaire crée de la dépendance chez certains individus.
Des entreprises gourmandes aux forfaits alléchants qui enchaînent le consommateur
Il y a quelques années, l'un de mes amis me confiait son impatience de se débarrasser de son téléphone cellulaire. Il se disait prisonnier d'un contrat de 3 ans qui lui « coûtait un bras » mensuellement. D'abord conquis par le forfait alléchant offert par la compagnie dont il retenait les services, c'est avec joie qu'il est finalement parvenu à se débarrasser non seulement de son contrat, mais aussi de son téléphone mobile!
Cet ami m'a aussi fait part des problèmes qu'il éprouvait en ce qui a trait à la compatibilité de son appareil relativement à certaines fonctions. Dans un article du mensuel Le monde diplomatique, Dan Schilller résume bien cette réalité : « Le monde merveilleux de la mobilité séduit et fascine. Il risque aussi d'engendrer le chaos, car, en développant des standards incompatibles, des firmes rivales prennent les abonnés en otage et morcellent le marché, rendant difficile parfois, sinon impossible, l'utilisation d'un seul appareil pour passer des appels, télécharger des données, consulter Internet, recourir au visiophone... ». (Schiller, 2005 : en ligne)
Autrement dit, si l'on ne sent pas prisonnier du contrat lié au téléphone portable, l'on risque de le devenir en raison des technologies et des standards imposés par les entreprises.
Être accessible en tout temps = réduction de la liberté?
Le fait d'être en « contact permanent » (Katz et Aakhus, 2002 : 242) oblige les utilisateurs à être joignables en tout temps, ce qui crée une sorte d'ubiquité malsaine et un faux sentiment de liberté. En effet, comme l'on peut être joint partout en tout temps, les frontières temporelles et spatiales de l'intimité s'estompent. On devient donc pratiquement connecté!
Cette supposée liberté tant vantée par les entreprises de télécommunication implique que, si l'on décide de se déconnecter à un moment ou à un autre, l'on devra s'expliquer à ceux qui ont tenté de nous joindre! Je me souviens d'ailleurs qu'un jour, je devais téléphoner à un ami pour lui poser une question, qui n'était en fait pas urgente. Celui-ci n'a pas répondu, et j'ai été surprise de constater que je ressentais alors de la frustration. Je me souviens très bien de m'être plainte à haute voix : « quand on possède un cellulaire, n'est-on pas censé être joignable en tout temps? ». Même si je ne possédais pas de cellulaire, je semblais moi aussi m'être ralliée à cette doctrine stipulant qu'il faut être joignable en permanence.
L'on peut donc affirmer que « si le téléphone mobile peut relier en liberté, il peut aussi lier en dépendance : lier sous la forme d'une obligation d'écoute constante, lier au point où l'espace-temps privé se trouve colonisé par le professionnel, lier par l'urgence et la nécessité de réagir immédiatement, lier par le stress qui en résulte et qui produit, en définitive, le sentiment d'être dépossédé de son temps ». (Jauréguiberry, 1998 : en ligne)
Je me rappelle également d'un repas au restaurant avec une copine. Son téléphone portable a sonné alors que nous étions en pleine discussion, et je n'exagère pas du tout lorsque j'affirme qu'elle fut littéralement prise de panique alors qu'elle tentait frénétiquement de saisir le cellulaire au fond de sa sacoche. J'étais soudain disparue dans la brume, et j'ai vraiment senti qu'il s'agissait d'une véritable intrusion dans l'interaction entre moi et mon amie. Schiller résume bien ce que j'ai ressenti à ce moment, et transpose cette situation au travail : « Les instants éphémères de liberté offerts par le portable viennent alors s’insérer dans un dispositif plus global d’intrusion du travail dans la sphère privée. » (Schiller)
Êtes-vous dépendant de la mobilité cellulaire?
Plusieurs études sur la dépendance au téléphone portable ont déjà été menées, malgré la jeunesse de cette technologie. Sergio Chaparro, professeur à l'Université Rutgers, dans le New Jersey, a justement demandé aux étudiants de son cours sur les technologies de l'information d'abandonner leur téléphone cellulaire pendant trois jours. Résultat : sur les 220 étudiants, seulement 3 d'entre eux ont réussi cet « exploit »! (Canöe, 2006 : en ligne)
Des études portant sur le même au sujet ont également été menées en Corée, en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Celles-ci ont abouti à des résultats similaires à ceux du professeur Chapparro : l'on peut véritablement être dépendant de son téléphone portable. Des chercheurs ont même mentionné que certains participants deviennent si intimement attachés à leur portable que celui-ci est perçu comme un objet essentiel à leur existence, voire une extension de leur personne. (Berthou, 2006 : en ligne)
Je vous présente un court vidéo, dans lequel plusieurs personnes témoignent de leur dépendance au téléphone portable. J'avoue avoir sursauté lorsque j'ai entendu cet homme dire qu'il était « sourd et muet » lorsqu'il n'avait pas son cellulaire sur lui, et cette autre personne affirmer qu'elle recevait en moyenne 25 appels par jour! Alors que moi, sans portable, je n'en reçois qu'un seul tous les deux jours en moyenne... Quelle liberté!
Parions que Howard Rheingold, spécialiste des TIC, aimerait bien offrir ce conseil à tous les esclaves du cellulaire : « Je crois que notre sort n'est pas (encore) délimité par la technologie, que nous ne devons pas (encore) sacrifier notre liberté et notre qualité de vie afin de devenir des composants plus efficaces d'une machine génératrice de richesse à l'échelle mondiale ». (Rheingold, 2003 : en ligne)
Je me ferai un plaisir d'être sa messagère! (Peut-être en laissant ce message sur les répondeurs des cellulaires de mes amis qui auraient besoin de « décrocher? »)
Avant de terminer, je vous présente un dernier vidéo à la « Charlie Chaplin » version moderne, qui présente un exemple de dépendance au cellulaire qui m'a aussi fait penser à certaines de mes connaissances...
Des chiffres et des citations pour mieux réfléchir
Le nombre d'utilisateurs du téléphone portable n'est pas prêt de décroître, puisque l'Union internationale des télécommunications, organisme rattaché à l'ONU, estimait en 2010 que 4,6 milliards de téléphones mobiles étaient en service sur la planète, comparativement à 2,7 milliards à la fin de 2006. Qui plus est, en 2010, 75 % d'entre eux l'étaient dans les pays en voie de développement. (Centre d'actualités de l'ONU, 2010 : en ligne)
Enfin, réfléchissons sur la relation que nous entretenons avec nos cellulaires en portant notre attention sur deux citations.
La première est un extrait de La rivière sans repos (1971) de Gabrielle Roy, l'une des femmes de lettres québécoise les plus remarquables.
La servitude. C'est ça le téléphone. Il sonne : tu accours. Ou bien tu n'accours pas, mais tu te ronges les sangs de regrets ou de curiosité insatisfaite.
(EVENE.FR [s. d.] [a], en ligne)
La seconde provient de Robert Staughton Lynd, historien connu pour son opposition à la guerre du Viêt Nam et pour ses actions de désobéissance civile au nom de la paix.
Le téléphone est la pire des commodités et le plus pratique des fléaux.
(EVENE.FR [s. d.] [b], en ligne)
BIBLIOGRAPHIE |
BERTHOU, Elisabeth (2006). « Devenu petit et portable, le téléphone crée de la dépendance », dans Courrier international [en ligne], http://www.courrierinternational.com/chronique/2006/06/29/devenu-petit-et-portable-le-telephone-cree-de-la-dependance (Consulté le 25 mai 2011).
CANOË (2006). Psychologie des communications : le cellulaire crée une dépendance chez plusieurs utilisateurs [en ligne], http://fr.canoe.ca/techno/nouvelles/archives/2006/06/20060610-215002.html (Consulté le 25 mai 2011).
CENTRE D'ACTUALITÉS DE L'ONU (2010). Plus de téléphones portables dans les pays en développement que dans les pays développés [en ligne], http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=22254&Cr=technologies&Cr1= (Consulté le 25 mai 2011).
EVENE.FR [s. d.] (a). Gabrielle Roy [en ligne], http://www.evene.fr/citations/mot.php?mot=gabrielle-roy (Consulté le 25 mai 2011).
EVENE.FR [s. d.] (b). Les thémas [citations] - Le téléphone sonne [en ligne], http://www.evene.fr/citations/theme/telephone-portable.php (Consulté le 25 mai 2011).
JAURÉGUIBERRY, Francis (1998). « Lieux publics, téléphone mobile et civilité », dans Réseaux, volume 16, p. 71-84 [en ligne], http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reso_0751-7971_1998_num_16_90_3187 (Consulté le 25 mai 2011).
KATZ, James, et Mark AAKHUS (2002), Perpetual Contact : Mobile Communication, Private Talk, Public Performance, Cambridge : Cambridge University Press, 391 p.
LARDELLIER, Pascal (2006). « MSN, l'utopie relationnelle des ados », dans Le pouce et la souris : enquête sur la culture numérique des ados, Paris : Fayard, p. 119-129.
RHEINGOLD, Howard (2003). « Smart mobs », dans Sociétés volume 1, no 79, p. 75-87 [en ligne], www.cairn.info/revue-societes-2003-1-page-75.htm (Consulté le 25 mai 2011).
SCHILLER, Dan (2005). « Illusoire liberté, immense marché : esclaves volontaires du téléphone portable », dans Le monde diplomatique [en ligne], http://www.monde-diplomatique.fr/2005/02/SCHILLER/11911 (Consulté le 25 mai 2011).